mardi 22 juillet 2008
pc.fr : Hélène, pourriez-vous nous présenter en quelques mots votre dernier roman "les deux vies d’Anna" aux Presses de la Cité ?
L’histoire commence en 1892, à la mort de Pierre Bardou-Job. Anna est une gamine du quartier La Real à Perpignan, une "papereta" qui travaille à l’usine de papier à cigarette , rue St Sauveur (actuelle rue Emile Zola). Elle aime sa ville ceinturée de remparts, où elle se sent à l’abri. Elle voue une adoration à son père, un coureur de jupons qui n’est jamais là. C’était fatal : elle tombe amoureuse d’un jeune homme du même genre et se retrouve prisonnière d’une maison close de St Jacques. Elle a de la ressource, l’instinct de conservation chevillé au corps, elle s’en sort mais ne se pardonne pas cette faute initiale qu’elle ne cesse d’expier. Alors qu’en 1905, les premières brèches apparaissent dans les remparts, abattus à l’initiative de la bourgeoisie locale menée par Edmond Bartissol qui veut faire de Perpignan une ville nouvelle, tournée vers le progrès, Anna acceptera-t-elie, elle aussi, de tourner enfin la page, et commencer une nouvelle vie ?
pc.fr : Vos héros de romans sont souvent des ’héroines’ et de conditions modestes. Qu’ont-elles de particulier ?
Personne n’a jamais écrit sur elles. Quel intérêt d’écrire un nième bouquin sur Napoléon ? Je traite des sujets méconnus, oubliés. Or les petites gens n’ont pas de biographe, et les petites gens des petites gens, ce sont les femmes. La vraie question est : pourquoi personne n’a écrit sur les transbordeuses de Cerbère ou les paperetes de JOB avant ?
pc.fr : Ce roman est le cinquième qui prend scène dans notre pays catalan. Ce territoire est-il une source d’inspiration inépuisable ?
En tout cas pas près de s’épuiser ... Lorsque j’ai écrit mon premier roman « La Damoiselle d’Aguilar », j’étais encore journaliste à Paris et je voulais me retrouver au pays au moins par la pensée, sentir la tramontane et les parfums de la garrigue. Quand je suis revenue m’installer à Vinça en 2000, j’ai continué sur ma lancée car je me suis rendue compte qu’il y avait un énorme « trou » à combler en ce qui concerne l’histoire locale, et surtout la période correspondant à l’acculturation menée par les « hussards noirs » de la 3e République, les instituteurs de Jules Ferry : les événements, les métiers, les personnages, les coutumes, c’était tout un art de vivre qui est en train de disparaître et qu’il faut fixer d’urgence avant que les derniers témoins s’en aillent.
pc.fr : Quelles sont vos méthodes d’écritures : recherche d’infos, clavier-crayon, soir-matin, musique, en ermite, temps de travail pour un roman comme le dernier ?
D’abord l’idée de base et les principaux personnages. Ensuite je dévide ma « pelote de laine », j’en tire tous les fils, j’imagine toutes les implications et les péripéties possibles. Je fais « vivre » mes personnages dans ma tête afin de leur donner de la chair. Puis, à l’inverse, j’élague, je choisis et j’écris un synopsis pour fixer la trame, une trame que j’étoffe en me documentant à fond : livres écrits par des historiens, documents d’archives, journaux de l’époque, rencontre avec des témoins, des descendants de certains personnages ... Ce n’est qu’ensuite que je commence à écrire. Mes idées se sont décantées, mes personnages sont devenus « vrais », je peux y aller. C’est toujours un moment délicat. Les premières lignes sont cruciales. C’est comme s’apprêter à escalader une montagne inconnue, il ne faut pas se tromper de chemin. J’écris directement sur mon ordinateur portable que je trimbale partout (bureau, cuisine, chambre, salon, jardin ...) l’après-midi et surtout le soir. Quand tout dort, que le monde se met en parenthèses, je peux alors faire vivre le mien. Mes fidèles lecteurs qui ne manquent jamais de lire les remerciements que j’ajoute à la fin de mes livres, savent que j’écris en musique. Elle diffère suivant l’époque où se situe l’histoire, les péripéties, l’ambiance ... Paradoxalement, le rock convient très bien au Moyen Age, période très contrastée, sans demi-mesure. L’ami Jordi Barre me fournit une ambiance idéale pour les paysages catalans, la petite musique des gens simples. Et pour la nostalgie, les moments sensibles, sur le fil du rasoir « Qualsevol vespre » de Gérard Jacquet. J’écris un roman par an. Quatre mois d’écriture, le reste pour la gestation et la documentation.
pc.fr : Quelles étaient vos premières lectures et vos lectures actuelles ? des écrivains nord-catalans ?
J’ai toujours dévoré les bouquins (moins maintenant, malheureusement, je n’ai plus le temps). Je crois que je ne me suis jamais remise des souvenirs d’enfance de Marcel Pagnol que je connais quasiment par cœur. J’ai choisi d’écrire des romans historiques après avoir lu les « Fortune de France » de Robert Merle. Je rêve de parvenir à la maîtrise, la science du « puzzle surprise » de John Irving dans « Une prière pour Owen ». Actuellement, le relis « Le vin de lune » de François Bernadi ... tout en dégustant, tranche par tranche, le « petit Dico d’Aqui » de Gerard Jacquet
pc.fr : Avant de se dire adiu....
Je suis toujours épatée quand on me dit « J’ai tous vos livres ». La fidélité des lecteurs et leur passion pour venir me parler de « leur » livre, celui qu’ils ont lu avec leur propre histoire, leurs références, et qui n’est pas forcément le même que j’ai écrit, est un bonheur sans cesse renouvelé, et une fierté aussi. A chaque nouveau livre, j’ai toujours un pincement au cœur : et si j’allais les décevoir ? Mais déjà ils me réclament le suivant ... J’aimerai écrire pour le théâtre, la plume commence sérieusement à me démanger, mais où trouver le temps ?
Retrouvez le dernier roman d’Hélène Legrais : http://www.payscatalan.fr/produit.php ?ref=237&id_rubrique=8